Amadou Sow : On parle beaucoup des APE, pouvez-vous nous dire au juste de quoi il s’agit ?
J. L : Corréa : Les Accords de partenariat économique
(APE) sont issus de l’Accord de Cotonou qui est la dernière des
conventions entre l’Union européenne (UE) et les 77 Etats ACP. Cette
convention a été signée le 23 juin 2000 et est entrée en vigueur le 1er
avril 2003. L’accord est conclu pour une durée de 20 ans. Ce sont les
dispositions de l’article 37 de l’accord de Cotonou qui prévoient la
négociation et la mise en œuvre des Accords de partenariat économique.
Amadou Sow : Que signifient justement ces APE ?
J. L. Corréa : Pour comprendre la
proposition de l’UE
de signer des APE, il faut se référer au droit de
l’OMC. Lorsque des
Etats membres de l’OMC se reconnaissent des privilèges ou
un régime
préférentiel pour l’accès au marché,
ils sont obligés de l’étendre à
tous les autres membres de l’OMC. C’est le principe de non
discrimination qui ressort des dispositions de l’article 1er du
GATT.
C’est justement cette obligation là que doivent respecter
l’UE et les
Etats ACP. Avant, lorsque notre relation avec l’UE était
organisée par
les accords de Yaoundé et de Lomé, le droit de
l’OMC n’était pas une
contrainte majeure. C’est également au sein de l’OMC
que la dérogation
à l’article 1er du GATT a été obtenue afin
de permettre à l’UE et aux
Etats ACP de se prémunir de tout contentieux devant l’OMC
pour non
respect de l’article 1er. Cette dérogation prenant fin le
31 décembre
2007, l’UE poussait à la conclusion des APE avant cette
date.
Amadou Sow : Mais peut on appliquer ce principe à tous les Etats membres de l’OMC sans aucune distinction ?
J.L. Corréa : Non. En fait, les Etats membres de l’OMC
sont divisés en trois groupes selon leur niveau de développement. Il y
a les pays développés, les pays en développement et les pays les moins
avancés (PMA). Le principe de non discrimination s’applique surtout
entre membres d’un même groupe. Par exemple, si l’UE reconnaît une
préférence à un PMA ACP, il devra reconnaître la même préférences à
tous les autres PMA non ACP. Idem s’il s’agit d’un pays en
développement.
Amadou Sow : Que faire alors pour contourner cette obligation ?
J.L. Corréa : Avec beaucoup de peine, il a été accepté
au sein de l’OMC que les Etats faisant partie d’une union douanière ou
d’une zone de libre échange ne sont pas obligés d’étendre le régime
préférentiel qu’ils se sont reconnus entre eux aux Etats membres de
l’OMC non membres de la zone de libre échange ou de l’union douanière.
Ce sont les dispositions de l’article XXIV du GATT. Pour échapper donc
au principe de non discrimination l’UE et les Etats ACP ont envisagé
dans l’accord de Cotonou de conclure des APE en les basant sur
l’article XXIV du GATT. Mais cette disposition laisse également en
suspens d’innombrables questions.
Amadou Sow : Quelles sont ces questions ?
J. L. Corréa : L’article XXIV dit que la
libéralisation des échanges dans le cadre d’une zone de libre échange
ou d’une union douanière doit porter sur « l’essentiel des échanges
entre les Etats membres ». C’est justement la détermination de
l’essentiel des échanges qui pose problème. De quelle proportion des
échanges s’agit-il ? 50 ou 90% des échanges ? Peut on juste élire
certains secteurs et en exclure d’autres ? Il y a également un question
d’importance c’est celle de savoir si un accord commercial entre un
pays développé et un pays en développement voire PMA peut être basé sur
l’article XXIV du GATT ? Ce sont autant de questions pour lesquelles
une réponse est attendue.
Amadou Sow : Vous semblez dire que la solution aux APE appartient à l’OMC et non à l’Union européenne ?
J. L. Corréa
: C’est justement cela. J’ai l’impression que l’on se trompe
d’adversaire en chargeant l’UE. Lorsque l’on connaît la prégnance du
droit de l’OMC dans notre relation avec l’UE on comprend mieux que ce
n’est pas tant l’UE que l’OMC qu’il faut décider à asseoir des règles
plus claires au profit des pays en développement et des PMA. Les pays
en développement et les PMA bénéficient d’un régime plus favorable au
sein de l’OMC mais ce régime pose des problèmes d’efficacité. Justement
le Cycle de négociation de Doha avait pour ambition d’apporter beaucoup
plus de clarté et d’aller plus loin dans la reconnaissance d’un régime
plus favorable aux Etats en développement. Mais vu les difficultés de
ce cycle qui gît entre vie et trépas, on est en droit de se demander si
les Etats membres de l’OMC sont capables de prendre en compte
correctement des questions de développement.
Amadou Sow : Mais peut-on pour autant disculper l’UE de toute responsabilité dans les APE ?
J. L. Corréa : Pas tout à fait dans la mesure où l’UE
cherche à aller au-delà des engagements pris par les Etats ACP au sein
de l’OMC. L’UE veut conclure des négociations sur les services, les
questions de Singapour (concurrence, investissement et marchés publics)
alors que l’OMC elle-même n’a pas trouvé de consensus sur ces
questions. Cette option n’est pas envisageable pour bien des pays
africains. Si l’on voit l’accord signé avec la Côte d’ivoire on se rend
compte que cet accord ne concerne que le commerce des marchandises. Les
domaines controversés tels que les services et les questions de
Singapour sont absents, du moins pour le moment puisque l’UE souhaite
conclure des APE complets c'est-à-dire contenant tous ces aspects.
Amadou Sow : Comment analyser vous l’opposition de certains gouvernements africains, notamment sénégalais, aux APE ?
J. L. Corréa
: Cela est compréhensible dans la mesure où certains Etats ne sont même
pas au fait de leurs propres engagements à l’OMC. Ils ne savent pas
qu’ils assument des obligations à ce titre. Les APE sont la seule
alternative pour ne pas étendre les préférences reconnues par l’UE aux
autres Etats membres en développement de l’OMC. Cependant, il y a lieu
de prendre la situation particulière des pays ACP notamment les PMA
comme le Sénégal. On ne peut pas entraîner ces pays dans un accord de
libre échange global sans mesures de protection nécessaires à la survie
de ces économies fragiles et embryonnaires.
Amadou Sow : Quelles sont les alternatives possibles aux APE ?
J. L. Corréa
: Je ne sais pas si on peut toujours parler d’alternatives dans la
mesure où beaucoup de pays ont signé. C’est le cas des Etats des
Caraïbes, des Etats les plus importants du Pacifique (Papouasie
Nouvelle-Guinée et les îles Fidji) et des pays de l’Afrique de l’Est et
de l’Afrique Centrale. En Afrique de l’Ouest plusieurs pays comme la
Côte d’ivoire et la Ghana ont signé des accords provisoires parce que
portant uniquement sur le commerce des marchandises. La première
conséquence, et qui était prévisible d’ailleurs, c’est la disparition
du groupe ACP.
Amadou Sow : Peut-on entendre par là que
des pays comme le Sénégal n’ont pas d’autre
choix que de signer ?
J.L. Corréa
: Le Sénégal en tant que PMA ne risque pas de perdre énormément en ne
signant pas les APE dans la mesure où l’initiative Tous sauf les armes
(TSA) garantie l’accès aux marché communautaire à tous les produits
issus des PMA sauf les armes et les munitions sans contingent ni droits
de douane. Cependant, en application du principe de non discrimination,
l’initiative TSA profite à tous les PMA y compris ceux non ACP. Il
faudra donc être compétitifs même entre PMA. Il est vrai également que
pour les exportateurs sénégalais la Convention de Cotonou est plus
avantageuse que l’initiative TSA. Donc pour moi l’initiative TSA n’est
pas bonne pour les PMA ACP, il s’agit juste d’un pis aller.
Amadou Sow : Que peuvent faire ces pays alors ?
J. L. Corréa
: Un pays comme le Sénégal doit penser à la négociation d’un accord
bilatéral avec l’UE. Un tel type d’accord permettrait au Sénégal de
mieux négocier et défendre ses intérêts notamment sur la question du
degré d’ouverture du marché aux produits européens. Il s’agit de la
principale crainte des opérateurs économiques africains. Un tel accord
inclurait également des questions commerciales et des questions de
développement. Il faut également poursuivre les négociations de Doha
dans tous les domaines d’intérêt pour les pays africains parce que seul
le cadre multilatéral peut permettre aux Etats les moins développés
d’avoir le maximum de règles dérogatoires aux disciplines de l’OMC. Il
faut également mentionner tous les aspects concernant le développement
dans l’accord de Cotonou et les rendre plus contraignantes pour la
partie européenne.
L’ouvrage de Jean- Louis Corréa pose très
clairement le débat sur les APE en même temps qu’il indique plusieurs
solutions alternatives à ces APE. C’est un ouvrage qu’il faut
absolument lire pour comprendre le débat actuel sur les APE. Les
conclusions de l’auteur ont été validées par de grands experts des
questions commerciales internationales. Des indications sur les
conditions de vente de l’ouvrage sont disponibles sur Internet en
tapant le nom de l’auteur comme suit « joseph jean- louis Correa ».
