Entrevues croisées Pape Samba Kane, Soro Diop et Pathé
Mbodje sur "Wade et l'après-Wade" parues dans "Le Devoir".
« Le rôle du citoyen ne peut pas aller au-delà de ce qui s’est fait le 3
juin »
Comment
comprenez-vous la volonté pour Me Wade de restructurer son
parti ?
Je pense que le
Président est obligé de revoir les choses de fond en comble. Il est dans un
dernier mandat, même si j’ai lu quelque part qu’il pourrait prétendre après
2012 à un 2e mandat. Je pense que dans un dernier mandat, il est
obligé de faire de grandes choses : terminer ses chantiers, tenir son sommet de
l’Oci, principalement d’ici 2008 à 2009 et restructurer son parti avant de s’en
aller, éventuellement.
Restructurer le parti
est une obligation dans la mesure où il s’est rendu compte, en fait, qu’il ne
repose sur rien. La présidentielle n’est pas un élément constitutif d’une
certaine réalité électorale. On a vu aux législatives que c’était pire encore.
Et que entre le parti, les comités de soutien, les quotas des femmes et des
jeunes, il y a trop de problèmes dus à l’exercice du pouvoir et au fait qu’il
faut, à peu près, partager le peu qui reste dans un dernier mandat avant de
partir. Et il est prouvé, aujourd’hui, que le Président est la seule marchandise
valable au niveau du Pds. Mais puisque tout repose autour de lui et qu’il n’est
pas éternel, et qu’on le soupçonne de nourrir une certaine forme de dévolution
du pouvoir qu’il voudrait régler avant de s’en aller, il faut aussi, en même
temps que régler sa succession, mettre les choses au point aussi au niveau de
son parti.
De plus en plus, on
accorde à Me Wade l’intention de vouloir transmettre le pouvoir à son fils. A
côté, il y a une opposition de plus en plus radicale. Quels risques pourrait-on
dans une telle situation ?
Je pense
que c’est le risque qu’il n’y ait plus de démocratie, de forme d’exercice
du pouvoir, de forme d’opposition institutionnelle et que cette opposition
vienne d’ailleurs. L’opposition traditionnelle qui ne comprend pas qu’elle est
déjà dépassée essaie de se transposer sur le champ social, sur la rue publique,
en renvoyant Wade à ses anciennes leçons de Président de la rue publique comme
l’avait qualifié une certaine presse. Le problème, c’est qu’on ne semble pas
comprendre que ce qui était valable entre 83, 90, dans une certaine mesure mais
surtout entre 90 et 2000 n’est plus valable en 2007 et qu’on ne peut plus se
dire Front Suxxali Rewmi, Alliance des Forces démocratiques et lancer des
pierres à partir d’un endroit assez éloigné.
L’erreur de
l’opposition, c’est de n’avoir pas compris que le pouvoir s’acquiert à partir du
pouvoir. Ce que Wade a fait avec Abdou Diouf où les 4 %, 10 %, 17 % ont été
associés et ont exercé un peu de pouvoir ; Mamadou Diop Decroix semble l’avoir
compris qui s’agrippe au président de la République comme à une bouée de sauvetage. Je
pense que l’opposition d’aujourd’hui, particulièrement l’opposition
traditionnelle, n’a pas compris qu’il lui fallait participer au pouvoir pour
être à même de pousser Me Wade hors du pouvoir. Elle a pensé agir en dehors, en
oubliant les problèmes qu’elle a eus avec sa jeunesse, avec une certaine
opposition à l’interne qui pense que le salon et les rédactions ne sont pas
l’endroit idéal pour s’opposer.
Que peut favoriser la
crise du Pds par rapport à cette attitude de l’opposition et celle qu’on prête à
Me Wade ?
Je pense que Wade
peut gérer la crise à l’intérieur du Pds d’autant plus que, lorsqu’il se met
lui-même en vedette, il règle tous les problèmes. La radicalisation interne au
niveau du Pds n’est pas une difficulté pour Wade lui-même. La difficulté,
surtout, est en dehors du Pds quand, ayant campé un décor où il a été élu,
quelles que soient les formes, où il a une majorité confortable à l’Assemblée,
il lui faut maintenant trouver les moyens de jeter les bases d’une collaboration
avec l’opposition qu’il ne maitrise pas ou qu’il ne maitrise plus. Parce que
s’il est vrai qu’il maîtrise l’opposition à l’Assemblée et la fronde interne du
Pds, par contre, il ne maitrise pas le regroupement des formations des Niass,
Bathily, Tanor et autres Dansokho, principalement, avec lequel, il faut
absolument dialoguer, à moins de favoriser une nouvelle opposition qui ne serait
plus, cette fois-ci, une opposition politique, qui ne viendrait pas non plus de
la Société
civile.
En excellent tacticien,
s’il trouve assez de recul, Me Wade pourrait, en jouant entre son parti et en
laissant tomber l’opposition traditionnelle qui n’est plus un élément d’enjeu,
favoriser une certaine forme de nouvelle opposition. Je pense que l’idée d’une
refondation du parti autour de la Génération du concret ou autre, ou l’hypothèse
d’aller chercher en dehors des formations traditionnelles une certaine forme
d’opposition qui serait en adéquation avec le Pds et la génération du concret
pourrait le sortir de ce mauvais pas.
En cas de dévolution
du pouvoir, quel pourrait être le rôle du citoyen libre ?
Il n’y a plus de citoyen
dans cette république bananière qu’est le Sénégal. Il n’y a plus que la volonté
du prince. Et cette volonté du prince, apparemment, ce serait de laisser le
pouvoir entre des mains assez sûres pour lui et sa famille. Et dans ces
conditions-là, il n’y a pas de mains plus sûres que celle de Karim.
En ce qui concerne les
réactions du citoyen, il faut relever que la société d’aujourd’hui a des
problèmes beaucoup plus immédiats que de savoir si c’est Karim ou Bathily qui
sera là à partir de 2012. Les citoyens d’aujourd’hui ont des problèmes de
survie, de comportements et d’existence qui font qu’ils sont en butte à une
réalité beaucoup plus proche que celle de 2012 qui serait aussi dans sa
préoccupation que l’an 40, pour les Français. Cette date va se gérer en 2012.
C’est vrai qu’il y a des étapes. Et dans celles-ci, c’est Karim qu’on semble
percevoir comme un remplaçant éventuel mais c’est peut-être, aussi, la classe
politique traditionnelle qui n’a pas joué son rôle en laissant un vide que
Karim peut combler.
Le rôle du citoyen ne
peut pas aller au-delà de ce qui s’est fait le 3 juin, c'est-à-dire démontrer
par un refus du vote qu’on n’est pas partie prenante d’un processus de
dévolution du pouvoir qu’il ne valide pas. Je pense que c’est cela le
comportement du citoyen. Mais on ne peut pas aujourd’hui empêcher Karim de
postuler. Ce qui est un peu dommageable, c’est qu’aucun autre candidat ne peut
avoir les mêmes chances que lui qui bénéficie du pouvoir actuel pour poser sa
candidature pour 2012.
Ne pourrait-on pas
assister dans cette situation à un front mixte (opposition traditionnelle,
Citoyens et exclus du Pds) contre la volonté de Wade ?
De toutes les façons, il
va y avoir toujours contestation, surtout si l’on pense que c’est le fait du
prince. C’est cela aussi la logique de la société et c’est comme ça qu’on crée
une certaine dynamique d’évolution par rapport à certaines données ambiantes.
Comment cette forme de rupture va-t-elle s’organiser ?
Il est sûr qu’au niveau
de l’opposition traditionnelle, on va dire non. A l’intérieur du Pds, il va y
avoir des gens qui refuseront aussi. A l’intérieur des populations, de manière
générale, il y en a qui observeront la même attitude. Mais cette forme de
contestation ne peut pas aller au-delà d’une certaine logique sociale. Ce qui
fait que quelle que soit la contestation contre la venue d’un Karim, elle
n’épousera pas une certaine forme de révolution comme une prise du pouvoir par
les militaires par exemple comme Wade aimait le faire en appelant l’armée à
arbitrer au départ de Senghor. Ça ne va pas non plus engendrer une grande
révolution sociale qui va dire non. Je pense que ce qui pourrait se faire à
l’extrême limite, ce sera une force nouvelle qui viendrait de sources nouvelles,
un bouleversement qui amènerait un nouvel homme fort qui pourrait se présenter
comme une alternative à Karim. Mais cet homme n’aurait aucun lien de sujétion ou
de redevabilité par rapport à Wade. La seule difficulté dans l’affaire Karim qui
a le droit s’il veut d’être candidat, c’est qu’aucun autre candidat ne pourrait
disposer des mêmes chances de départ.
PATHE MBODJE, JOURNALISTE, SOCIOLOGUE